Il est quatre heures du matin et je suis réveillée. Pas par le bébé, il n’est pas encore là, il arrive dans quinze jours. Juste réveillée, comme presque toutes les nuits depuis des semaines, entre trois et cinq heures du matin en moyenne, les yeux grands ouverts dans le noir pendant que le reste de la maison dort.
Quand je l’ai raconté, on m’a répondu en riant que c’était parfait : au moins, je serais déjà entraînée pour les nuits d’après.
J’ai ri aussi. C’est ce qu’on fait.
Mais une fois la lumière éteinte, je n’ai pas pu m’empêcher d’y repenser. Parce qu’il y a quelque chose de vertigineux dans cette phrase, quand on la retourne : une femme qui ne dort plus devient une femme qui s’entraîne à ne pas dormir. Comme si la fatigue, chez nous, n’était pas un problème à régler, mais une compétence à acquérir.
À quel moment notre capacité à tout supporter est-elle devenue une raison de nous en demander davantage ?
C’est fou, quand on y pense, ce qu’on attend d’une femme fatiguée. Qu’elle tienne, surtout. Et, si possible, qu’elle le fasse sans trop en parler. Il y a des fatigues qu’on reconnaît immédiatement, et d’autres qu’on finit par considérer comme faisant simplement partie du rôle ; comme si devenir mère impliquait, quelque part dans les petites lignes du contrat, de renoncer au droit d’être épuisée. À force de réussir à tout porter, on finit par donner l’impression que tout gérer va de soi. Et quand l’extraordinaire devient ordinaire, plus personne ne pense à le souligner — à commencer par nous-mêmes.
Ces temps-ci je fais des bilans. C’est l’effet de la fin de grossesse, je crois ; cette manie de compter avant de basculer dans l’après. Alors je compte. En un an, j’ai changé de pays, recommencé une vie là où je ne connaissais personne deux fois, continué à élever ma fille, et lancé, entre deux nausées et un ordinateur en équilibre sur un carton de déménagement — deux projets dont je suis, il faut bien l’avouer, assez fière.
Sauf que je ne l’avoue jamais comme ça. Quand quelqu’un me félicite, je m’entends répondre « on verra bien », « rien n’est encore gagné ». Je désamorce le compliment avant même qu’il ait eu le temps d’atterrir.
Pourquoi est-ce parfois plus facile de raconter nos échecs que d’assumer nos réussites ?
Il paraît, c’est vrai, que nous avons un problème avec les compliments. On nous dit qu’on est brillantes, mais aussi qu’on a eu de la chance. On nous félicite pour un projet, on enchaîne aussitôt sur tout ce qui pourrait encore mal tourner. On pourrait presque en faire une discipline olympique — avec une médaille qu’on s’empresserait, évidemment, de déclarer imméritée.
Mais à force de me regarder faire, je crois que, dans mon cas, ce n’est pas tout à fait de la modestie. C’est un peu plus compliqué, et un peu moins avouable.
Parce que, pour être honnête : je suis fière. Vraiment. Ce n’est pas ça qui me manque. Ce qui me manque, c’est la permission de souffler. De baisser les armes une minute et de laisser cette fierté exister sans la corriger, sans la relativiser, sans ajouter aussitôt « oui, mais ».
Et quand je cherche d’où vient cette impossibilité de relâcher, je tombe sur quelque chose de très concret, et pas très poétique. Il y a une différence entre travailler et gagner sa vie. Entre construire quelque chose et pouvoir en vivre. Tant que cette différence existe, j’ai l’impression de ne pas avoir le droit de me reposer sur mes lauriers — à commencer parce que je ne suis pas sûre d’en avoir.
Est-ce qu’une femme qui travaille énormément, mais qui ne gagne pas encore assez pour être indépendante, a le droit de considérer qu’elle réussit ?
En théorie, évidemment. En pratique, je semble m’être fixé des conditions générales beaucoup plus strictes pour moi-même. Comme si dix heures de travail ne devenaient vraiment dix heures de travail qu’une fois transformées en revenus. Comme si l’énergie dépensée, les nuits écourtées, les choses patiemment construites ne comptaient pas encore. Pas pour de vrai. J’ai fini par confondre deux choses pourtant très différentes : ne pas avoir encore atteint mon objectif, et ne pas avoir encore accompli quelque chose.
Depuis quand faut-il avoir fini de réussir pour avoir le droit de reconnaître ce qu’on a déjà accompli ?
Il y a aussi, sans doute, une part de pure prudence. J’ai déjà travaillé dur, très dur, sans que ça m’apporte la liberté que j’espérais. On apprend, dans ces moments-là, qu’on peut se donner entièrement à quelque chose sans que cela finisse comme on l’avait imaginé. Alors « rien n’est encore gagné » n’est pas qu’une coquetterie : c’est une façon de ne pas me réjouir trop tôt, de me protéger un peu de ma propre déception.
Et c’est peut-être ça, le plus injuste : pourquoi considère-t-on nos réussites comme provisoires, mais nos échecs comme définitifs ?
Ce qui ne m’empêche pas, en même temps, d’aimer profondément ce que je fais. On me demande parfois si je ne devrais pas lever le pied, surtout maintenant. La vérité, c’est que je n’en ai pas envie. Pas seulement par nécessité — même si clairement la nécessité est bien là — mais parce que, pour une fois, ce que je construis m’appartient. On peut aimer son travail et en être épuisée. Vouloir être mère sans vouloir disparaître entièrement derrière la maternité. Être fière de quelque chose et morte de peur que ça s’écroule. Tout ça tient dans la même journée. Dans la même femme. Souvent avant le petit-déjeuner.
L’autre nuit, à quatre heures, forcément, je me suis posé la vraie question. Pas « est-ce que je suis fière » : la réponse est oui. Mais : si demain tout fonctionnait, si les projets marchaient, si l’indépendance arrivait enfin, est-ce que je saurais, à ce moment-là, souffler ? Je connais déjà la réponse, et elle m’agace. Non. Ou alors une soirée, peut-être. Le temps d’un soulagement. Parce qu’aussitôt la ligne franchie, une autre apparaîtrait : « D’accord, c’est bien. Mais maintenant, il faut tenir. Être constante. Durer. Se montrer fiable. » Il y a toujours une étape d’après.
Et si le problème n’était pas de ne jamais en faire assez, mais de ne jamais savoir à quel moment on en a fait suffisamment ?
Je ne sais pas encore si mes projets fonctionneront. Ni combien de temps il me faudra pour trouver cette tranquillité que je cherche. Mais est-ce que la satisfaction d’avoir accompli quelque chose doit attendre que je n’aie plus rien à accomplir ? Parce qu’à ce rythme-là, le repos éternel risque bien d’être le premier que je m’autoriserai.


